Le clownesque incite au questionnement

19 octobre 2011
Par / publié dans Interview

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Entre performance théâtrale burlesque et activisme, la brigade des clowns bruxelloise reflète tel un miroir les comportements grotesques et les aberrations d'une société toujours plus individualiste. Les clowns se manifestent surtout lors de rassemblements anti-Otan, anti-G8... À coup de désobéissance bouffonne, leur but est de récréer le système.

Ce dimanche 16 octobre, 7.000 personnes ont parcouru les rues de Bruxelles avec les Indignés pour dénoncer les dérives de la finance mondiale. Dans la foule, certains auront peut-être aperçu des personnes au comportement burlesque. Ces clowns, déguisés, maquillés et reconnaissables par leur nez rouge, défilent telle une armée et font « revivre aux forces de l’oppression leur  propre folie ».  Entre art et activisme, la brigade de clowns bruxelloise fait partie d’un collectif Artivist et s’inscrit dans la lignée d’un mouvement né en Angleterre en 2003 : l’armée mondiale clandestine des clowns insurgés et rebelles (CIRCA). Ce mouvement a été lancé par les activistes de Reclaim the street, groupe militant anglais débordant d’imagination. Ces clowns sont avant tout des « artivistes ». Leur objectif est de rétablir la joie de vivre dans le monde en pratiquant la désobéissance civile non-violente.  Julien a rejoint ce collectif Artivist il y a plus d’un an et est maintenant devenu un membre actif du groupe. Il a accepté de nous accorder une interview pour nous décrire ce mouvement peu conventionnel.

Le Collectif Bruxellois réagit à certaines thématiques en réalisant des performances artistiques, celles-ci s’apparentent au théâtre burlesque, dénoncent les actions et les comportements aberrants. « Nous sommes touchés, par exemple, le lobbyisme très présent à Bruxelles. On se rend compte que 90% de ces groupes de pression sont d’intérêt privé et que seulement 10% représentent les ONG. Ce n’est donc pas très équitable et nous aimerions que les gens soient  un peu plus conscients de l’influence qu’ont ces groupes de pression sur les décisions européennes. Nous sommes assez larges dans le choix de ces thématiques. À priori, moi j’ai plus de préoccupations environnementales mais nous traitons aussi des sujets économiques, nucléaires. »

Une trentaine de membres se réunissent, chaque semaine, pour discuter des actions à mener. Au cœur même de l’organisation, l’idéologie est palpable. Chez les Clowns artivistes, il n’y a pas de chef, tour à tour chacun prend ses responsabilités mais ce, sans obligation.

«  Tout dépend des énergies de chacun. Tout se fait en autogestion, il n’y a pas vraiment de structure. On tente d’éviter un système hiérarchisé. Le comité choisit une ou deux personnes pour coordonner et transmettre les informations à l’ensemble des membres, mais cette coordination tourne. Tous les six mois, cette coordination est remise en question et d’autres personnes reprennent le rôle de coordinateur selon le niveau de motivation et l’humeur du jour. »

Né en Angleterre, le premier communiqué  de la CIRCA date de 2003. Celui-ci appelait à manifester contre la venue de Bush au Royaume Uni pour venter les bienfaits de la guerre en Irak. Le mouvement se décrit alors comme l’armée mondiale clandestine des clowns insurgés et rebelles.

« Clandestin, parce que nous sommes désobéissants, c’est de l’autodérision de la répression. On se place donc dans la contestation d’un système qui est peut-être un petit peu trop répressif. Quand on endosse notre identité de clown, on n’est plus nous-mêmes. Le clown n’est pas nous. On enlève toutes nos couches, on devient transparents, on devient le miroir de ceux qui nous regardent, autant du côté policier que de celui des manifestants. D’ailleurs, en manifestation, il nous arrive souvent de protéger la police. Insurgés et rebelles viennent peut-être du fait qu’on improvise nos tactiques sur le terrain, où tout est possible. »

Lors de manifestations, la brigade revêt sont uniforme. Telle une armée, les clowns se déplacent en rang d’oignon. Sur le terrain, ils ont recours aux armes de dérision massives et opèrent par stratégie d’attaque. Mais attention, ne vous méprenez pas, le point d’honneur de l’armée est là, il s’agit de dénoncer des mécanismes absurdes par l’absurde.

« Personnellement, je pense que c’est en aimant l’humain qu’on va peut-être finir par s’entendre tous ensemble. En manifestation, où est le sens lorsqu’on marche les uns derrière les autres, en criant des slogans ? À la fin on se divise et chacun rentre chez soi. J’avais envie de faire plus, d’amuser les gens lors de ces manifestations. Et de toute façon, le message passera toujours nettement mieux par l’humour que par la violence. »

Les manifestations devenant toujours plus violentes, la CIRCA a développé ses brigades de clowns pour que les gens se rendent compte que l’affrontement n’est pas une solution. Afin de réguler la montée de violence dans les manifestations, les clowns  deviennent les miroirs des personnes qui les regardent. Attaques loufoques, comportements rigolos, rien n’est trop ridicule pour refléter l’absurdité. Actions non violentes ou désobéissance civile ? Julien préfère parler d’ « action directe non violente. On va directement dans l’espace public pour argumenter ce qui nous déplait. Maintenant la question c’est : " Comment peut-on aller trop loin dans le pacifisme ? " À part le fait de prendre des coups sans jamais en donner. Bien sûr, il nous est déjà arrivé de nous faire arrêter pour trouble à l’ordre public. Mais est-ce troubler l’ordre public, d’arrêter quelques voitures et de causer quelques ralentissements, justement pour réclamer notre droit à l’occupation de l’espace public ? Car c’est notre préoccupation principale, nous voulons nous réapproprier l’espace public qui est de plus en plus grignoté par le privé. On veut pouvoir se rassembler dans cet espace public. »

Pour réclamer ce droit à l’occupation de l’espace public, les clowns et le collectif artivist participent ou organisent des fêtes appelées Reclaim the street. Il s’agit d’un rendez-vous donné à tous pour faire la fête dans la rue. Ces fêtes rassemblent parfois des centaines de personnes voir des milliers. Elles offrent l’occasion de soulever certaines questions « Qu’est ce qui nous reste pour nous rencontrer, pour nous parler ? Toutes ces nouvelles technologies ne nous isolent-elles pas plus qu’elles ne nous rassemblent ? »

« Les gens ne se disent parfois même plus bonjour quand ils se croisent dans la rue. Cette courtoisie se perd et le tissu social s’effrite de plus en plus. Donc, les soirées Reclaim the street sont faites pour échanger et réclamer ce droit à l’espace public. »

Afin de répandre l’idée d’une armée de clowns un peu partout dans le monde, la CIRCA a rédigé la bible des clowns. Telle une ligne de conduite, la bible décrit le mouvement, le rôle du clown et toutes les performances que les clowns peuvent accomplir lors des manifestations. Les brigades travaillent leurs personnages et répètent leurs attaques en entrainement. Au fond, ce texte détermine peut-être les limites à ne pas franchir.

« Chaque brigade adapte ou interprète la bible à sa manière, tout en se rassemblant autour des concepts d’amour et de burlesque. Mais les limites, ce sont des choses qui doivent être débattues avec le collectif. Les entraînements servent aussi à comprendre la mentalité clown. Il ne faut pas confondre faire le clown et être clown, le fait d’être un miroir, d’être transparent. Les limites personnelles entrent aussi en jeu. Il n’est pas question de forcer quelqu’un à faire quoi que ce soit dans la brigade qu’il n’ait pas envie de faire. Cela pourrait être destructeur pour la personne et pour la cohésion de la brigade.

Entre dénonciation et questionnement, les clowns artivistes mettent les citoyens, les forces de l’ordre et les politiques face à leurs comportements. Toujours avec humour mais sans hypocrisie, les clowns soulèvent certaines questions mais ne prétendent pas pouvoir y répondre. Ils récréent le système pour l’inciter à se remettre en question.

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